Vue de l’exposition Vert-Vert à la chapelle Sainte-Marie de Nevers

 

II. Le tableau. Chair et esprit réunis sur une toile

Le tableau cache sept énigmes, des calembours avec « vert, vers, verre… ». Je vous laisse les trouver, ou pour les impatients, lire les réponses au chapitre VI.

Tableau de Renaud Ditte présenté dans l’exposition Vert-Vert
Ver-Vert ou les 7-enigmes.

Mais, à part ces sept énigmes, une excellente technique picturale, une belle construction spatiale, la perspective maîtrisée et le jeu des reflets, ce tableau opère une jonction immédiate où la chair et l'esprit se trouvent réunis sur une même toile.

Le poème de Gresset construit son intrigue sur une séparation géographique stricte, linéaire et horizontale : d'un côté le couvent, la piété, le silence appris ; de l'autre, ailleurs, un monde plus rude où le langage se corrompt. Deux lieux, deux chapitres, deux vocabulaires que le récit ne laisse jamais se toucher directement : l'un succède à l'autre, mais ne le recouvre pas.

Le tableau de Renaud Ditte, lui, choisit de ne pas respecter cette séparation.

Il réunit, dans un seul espace peint, l'habit religieux, encore présent, et un corps qui s'en dégage, dévêtu, saisi devant un miroir qui redouble la scène. Rien n'indique un avant et un après, une faute puis un châtiment : les deux états coexistent dans le même instant peint. Ce que la littérature racontait comme un voyage dans le temps, la peinture le donne à voir comme une simultanéité : un seul corps, deux vérités qui ne s'excluent pas.

(Pour le détail de l'intrigue du poème, le lecteur curieux se reportera avec profit au texte original de Gresset, aisément trouvable.)

Vénus, en passant

Gresset lui-même, décrivant la piété du jeune perroquet, écrit qu'il demeurait sage « jusqu'au lever de l'astre de Vénus ».

La mention est brève, presque incidente, mais elle loge dans le vers le vocabulaire même de la chair, car Vénus, dans la tradition qui va de l'astrologie antique à l'iconographie classique, désigne le désir et le corps, par opposition à la rigueur du couvent.

 

III. Le Lapsus…

Une anecdote, enfin, mérite sa place dans cette collection de rimes involontaires.

Au vernissage, un représentant de la municipalité, évoquant un vers du poème « il reposait sur la boîte aux agnus », où agnus (se prononce ag-nouss et désigne les médaillons de cire consacrés représentant les « Agnus Dei » — l’Agneau de Dieu), prononça par mégarde un mot tout autre, que la proximité phonétique rend, hélas, difficile à éviter à l’oral. L'assistance sourit ; l'orateur se reprit.

L'anecdote n'a besoin d'aucune clé pour être savoureuse : elle illustre, très simplement, la fragilité du latin liturgique dès qu'il tombe dans une bouche qui ne le pratique plus, et la facilité avec laquelle une syllabe sacrée bascule dans une syllabe charnelle.

Gresset, dont tout le poème joue sur ce même écart — entre le langage pieux et le langage cru (langage nommé vert autrefois) — n'aurait sans doute vu là qu'une confirmation supplémentaire de son sujet.

 

IV. Le nœud et la ville

Un second objet proposé par Renaud Ditte pour cette exposition, plus discret, prolonge le même principe : un nœud, peint en vert. Prononcé, nœud vert se confond avec Nevers, le nom même de la ville où tout se joue.

Le calembour, cette fois, ne redouble pas un nom propre du poème (Vert-Vert) ; il en génère un nouveau, celui du lieu.

Ready made P
Ready-made "Ver-vert à Nevers"

Et ce lieu n'est pas choisi au hasard : la chapelle Sainte-Marie, où le tableau était exposé, est un vestige de l'ancien couvent, celui-là même où Gresset situe son perroquet fictif.

À quelques pas de là repose, dit-on, la sépulture du Vert-Vert historique.

On touche ici au type de coïncidence que Duchamp aurait sans doute apprécié : non pas un symbole qu'on décrypte, mais une rime que le monde propose de lui-même, et que l'artiste se contente de cueillir.

L'approche de Renaud Ditte ne se limite pas à la peinture figurative ; elle s'inscrit dans la lignée purement duchampienne de l'objet trouvé et du calembour visuel.

Dans le style des analyses de Jean Clair sur Marcel Duchamp — pensons au Nu descendant un escalier ou aux associations de L.H.O.O.Q. autour de la Joconde, ou encore t'M pour dire « Je t’aime » — l'artiste propose un ready-made d'une rigueur conceptuelle.

Il s'empare d'un porte-manteau d'entrée traditionnel, cet objet de mobilier communément nommé « perroquet », conçu pour recevoir les manteaux et les parapluies. Renaud Ditte le peint de deux nuances de vert : il devient littéralement Vert-Vert.

L'objet accumule les couches de sens et de jeux de mots :

  • Le mot d'esprit géographique : l'artiste y appose un nœud peint en vert. Le « nœud vert » devient le double phonétique immédiat de Nevers, le lieu même du récit gressetien et de l'exposition.
  • Le miroir linguistique : tout comme Marcel Duchamp jouait avec les anagrammes, les contrepèteries et la polysémie du langage, ce ready-made fait basculer l'objet quotidien dans l'espace du conceptuel.
  • Le perroquet en bois ne parle pas, mais il résonne de toutes les homophonies du lieu.

 

 

V. Nevers, neuf heures, l’heure à l’envers

Il y a parfois de beaux clins d'œil du hasard. En français, le nom de la ville de Nevers et l'expression « neuf heures » se prononcent presque exactement de la même manière.

Le vernissage de l'exposition a débuté à 18 heures. Pourtant, en plein mois de juillet, la lumière de 18 heures ressemble étrangement à celle de 9 heures du matin. Aux deux moments de la journée, le soleil se trouve à la même hauteur et diffuse cette même clarté chaude et rasante.

La photographie prise durant l'événement en apporte la preuve tangible : on y contemple la projection sacrée du vitrail dessinant une grande croix de lumière dorée et des reflets de mosaïque lumineuse directement sur la pierre blanche de la chapelle et sur la toile.

18 heures devient ainsi la véritable image en miroir de 9 heures du matin : une heure à l'envers. Ce jeu de reflets et d'inversion colle parfaitement à l'esprit de l'exposition, à son jeu sur le mot vert (à l’envers, verre, vert) et au poème satirique de Gresset, qui aurait sans doute apprécié ce malicieux hasard linguistique.

Au premier plan nous pouvons observer :

Sous une vitrine en verre,
Imprimé sur du vert
Le mot Vert-Vert
Vu à l’envers.

Au second plan, Renaud Ditte se tient debout, les bras croisés, dans une posture d'observation posée et sereine. Sa présence semble sceller cet instant précis où l'architecture, la peinture et la lumière solaire se rencontrent.

Et au troisième plan le tableau à sept énigmes…

Reno tourne le dos à
Un fessier de face ?
Un fessier, deux faces ?
Deux fesses de face ?
Deux fesses, deux faces ?

Photographie du vernissage avec les reflets lumineux dans la chapelle

 

 

VI. Réponses aux énigmes

Je passe la plume à l’artiste.

  1. Vert-Vert (le perroquet)
    L’énigme de base est une indication, un premier indice : le nom propre de l’oiseau, qui porte en lui le double sens du poème (le poème en vers et la couleur verte originelle de l'oiseau). Mais l’orthographe est « ver » et non « vers ». L'auteur aurait simplement redoublé l'adjectif de couleur pour en faire un nom propre affectueux et enfantin. « Ver » est aussi le nom du petit invertébré dont le perroquet peut également se nourrir.
  2. Le verre (sur la table)
    L'homophone parfait de « vert ». Posé sur la table de toilette près du miroir, ce récipient en cristal joue sur la confusion auditive directe avec le nom de notre héros.
  3. Le ver de terre (au sol, à gauche)
    Encore une déclinaison phonétique et littéraire au sujet du lombric, créant un contraste amusant entre l'oiseau majestueux des arbres et le ver rampant sur le sol.
  4. Pantoufles de vair (près de la table)
    L'une des plus belles énigmes littéraires de la langue française ! Il a été glissé la célèbre confusion historique et orthographique entre le vair (la fourrure de l’écureuil petit-gris, comme dans la version d'origine de Cendrillon) et les fameuses pantoufles de verre.
  5. Le poème en vers vert (le parchemin, au sol à droite)
    Ici, c'est de la mise en abyme littéraire pure. C'est le texte lui-même : un poème écrit en vers (la forme poétique) imprimé ou calligraphié en vert (la couleur).
  6. Entrée allant vers / entrée à l'envers
    Le panneau en haut à droite est un simple jeu de mots pour donner une image à une direction qu’il est difficile d’imager, d’illustrer.
  7. Le nœud vert (la corde au sol)
    Un jeu visuel et textuel sur l'adjectif de couleur. Cette corde tressée et nouée sur les dalles nous rappelle que cette histoire se passe à Nevers.

Bonus : la cerise sur le gâteau (sur la table près du verre) est une friandise.

L'énigme des chiffres, ou les dimensions du tableau : 100 (comme le sang du Christ) × 69 cm comme le symbole de l’érotisme.

Je reprends la plume.

 

 

VII. Qui es-tu ? (L’Épreuve du Miroir)

Reste la question que le poème, sous son ton léger, pose sans la résoudre.

Le perroquet de Gresset est pieux chez les visitandines, grossier dès qu'il change de compagnie, pieux de nouveau à son retour… Et c'est cette obéissance parfaite au décor qui, finalement… le tue…

Le tableau de Renaud Ditte, en réunissant sur une seule toile ce que le poème séparait, semble refuser cette alternative…

En réunissant la peinture figurative, l'espace historique de Sainte-Marie et le ready-made conceptuel, l'œuvre proposée par Renaud Ditte dépasse la simple illustration littéraire.

Elle interroge le mécanisme de l'imitation… Vert-Vert est le réceptacle des discours qui l'entourent. En plaçant le spectateur face à ce miroir (entre le « nœud vert » et l’« entrée à l’envers »), l'exposition renvoie à une interrogation ontologique : sommes-nous autre chose que l'écho du décor dans lequel nous évoluons ?

La question : « Qui es-tu ? »

A.V. Guzun